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Habiter Port-au-Prince

La cité administrative à venir

samedi 8 décembre 2018 par Charles Sterlin

Bientôt, Port-au-Prince ne sera plus la ville qu’on connait. D’importants bâtiments seront sorti de terre, des palais, des ambassades, avec autour des blocs apaisés et des trottoirs pour marcher tranquillement. Tout cela est écrit noir sur blanc, couché sur des cartes à l’Unité de construction de logement et de bâtiments publics (UCLBP). Si vous en doutez encore, rencontrez Keke Bélizaire, le maître à bord.

National -

Si vous appelez au ministère des Travaux publics au sujet de la reconstruction de Port-au-Prince, quelqu’un vous dira : « Non, ce n’est pas nous, il faut voir Keke, son bureau est à Pétion-Ville ».
Vous le connaissez musicien, là il est l’ingénieur à la tête de l’UCLBP, l’institution de reconstruction post-séisme. Voici Clément Bélizaire, Keke. À son bureau, il reçoit sans rendez-vous, il vous passe des documents sur clé USB.« La cité administrative de Port-au-Prince est devant vous », lance Keke Bélizaire, directeur de l’UCLBP, avec un mouvement de bras en direction d’une carte des travaux. Puis, un long moment d’explication sur les ouvrages à venir : tel bloc sera intégré au palais présidentiel, le lycée Fritz Pierre-Louis sera délogé ; tel îlot accueillera l’hôpital général et les facultés médicales, le centre psychiatrique sera déplacé ; le palais de justice, la Maison du barreau et le parquet de Port-au-Prince seront mis ensemble là, etc. etc, Ici, dans cet univers de post-it muraux créé sous l’administration Martelly, la ville à venir se dessine.
« Les travaux prévus sont tirés du plan d’aménagement de Port-au-Prince réalisé par la Fondation Prince Charles, (du nom du prince de Galles) en 2012 », dit M. Bélizaire. « Il faut se rappeler qu’avec le séisme de 2010 beaucoup de bâtiments publics s’étaient effondrés. Nombre d’institutions se sont éparpillés, s’abritant dans des locaux souvent inappropriés, obtenus dans des contrats de location souvent très coûteux. L’UCLBP elle-même est locataire. »
« De plus, certaines institutions sont mal placées au centre-ville », reprend M. Bélizaire. « C’est le cas de la Faculté d’ethnologie et de la Faculté de droit. Peut-être que certains aiment là où elles sont parce que cela leur permet de perturber, mais elles devront toutes rentrer dans le plan. À l’UCLBP, nous avons une vocation normative et exécutive. Pour harmoniser le centre-ville, nous avons décidé d’aménager un bloc pour les facultés, un corridor administratif et un corridor diplomatique. Ce dernier regroupera les ambassades et les institutions de coopérations internationales au boulevard du Bicentenaire. »
Quand tout cela verra le jour, si tout cela verra le jour, on imagine cette armée de fonctionnaires descendre au centre-ville le matin, les bouchons monstres sur la route, le bruit de gyrophares, des égos, la vendeuse de détails chassée du trottoir, le 4x4 géant qui monte à la place.
Visite de chantiers
Pour l’heure, la plupart des travaux traînent. Seuls quelques-uns ont été inaugurés, deux sont presque finis, le reste n’est pas encore sorti de la clé USB. Le bâtiment de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA) est presque prêt, disent les responsables. « Nous sommes entre 75 et 80 % des travaux », affirme l’ingénieur Laraque de la firme de supervision ESC. « Une firme taïwanaise a fait l’étude, une firme chinoise a révisé l’étude puis mène les travaux. Il y a eu quelques modifications. Dans le plan initial, il n’y avait pas de mur de clôture du bâtiment mais avec ce qui s’est passé récemment dans le pays, nous y avons ajouté comme ces vitres laminées pour protéger la façade de l’édifice. »

Sur le site, la main-d’œuvre est haïtienne et chinoise. Les travailleurs haïtiens réclament un salaire égal au salaire minimum en vigueur mais les Chinois font semblant de ne pas comprendre. Du reste, c’est étrange de visiter ce futur tribunal administratif dont la salle d’audience et de délibération offre une vue sur le Pénitencier national, le plus grand centre carcéral du pays.
Le site de construction du Parlement est quant à lui, un terrain vague où des chèvres broutent l’herbe. « J’ai quatre ans ici. Plusieurs firmes d’études sont venues ici mais les travaux n’ont toujours pas démarré malgré tout le marketing qu’on en fait », confie Lino Joseph, gardien du site.
Les difficultés
« Nous sommes à moins de 10 % de l’avancement du plan alors que tout cela devait être déjà finalisé », reconnaît le directeur de l’UCLBP. « C’est que dans certains cas, il y a eu arrêt des travaux. Avant de les reprendre, il fallait réviser les études, puis faire des tests statiques, puis des tests dynamiques pour voir si les fondations tiennent avant d’ajouter des étages. Dans beaucoup de cas, les fonds manquent aussi. »
« Oui, il y a un problème de budget. Il faut que les moyens soient mis dans le système pour que les travaux avancent », répète M. Bélizaire.
De plus, la partie génie civil est la plus facile du processus, ajoute l’ingénieur. « L’ingénierie sociale est la plus compliquée. Il a fallu un an et demi de mobilisation sociale pour une construction qui a duré six mois. Aujourd’hui encore, on n’a jamais pu rentrer certaines facultés de l’Université d’État dans le projet. Elles aiment leur situation parce que cela leur permet de manifester. On sait que l’Université d’État a une mauvaise relation avec l’État ».
« Chez nous, la politique est sale. Parfois, c’est elle qui empêche l’avancement des travaux », conclut M. Bélizaire maintenant moins optimiste. Il rappelle avec peine son cinquantième anniversaire gâché cette année par les émeutes populaires des 6 et 7 juillet derniers.

Dumas Maçon
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