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Le foot et le réel

vendredi 29 juin 2018 par Charles Sterlin

Un commentateur chez nous qui s’acharne à appeler l’équipe de Russie « les bolcheviks ». À croire que quelques-uns n’ont jamais entendu parler de la perestroïka…
Ailleurs, un media qui annonce le suicide d’un fan argentin et qui conclut la dépêche avec cette question : « Pensez-vous que l’Argentine peut se qualifier ? »

National -

Est-ce un souhait pour prévenir d’autres suicides ou juste, après la parenthèse sur la mort, un retour à l’essentiel : la compétition, le palmarès ? Alors que la question humaine devrait sans doute être : quel déficit de bonheur ou d’ancrage dans la vie réelle peut-il donner au foot une telle fonction de substitution au point qu’il devienne le lieu du rapport primordial d’un individu avec la vie (donc avec la mort) ?
Ailleurs encore, un mensonge révélé des années trop tard qui a fait passer des joueurs, un en particulier, pour des monstres sans conscience.
Partout, ici comme ailleurs, des commentaires de n’importe qui, pas exempts de considérations vulgaires, proches du racisme, pas exempts non plus d’un désir de violence envers les joueurs, les fans des autres équipes. On a l’impression que certains fans (on pourrait dire malades) feraient à des joueurs le sort que le personnage du roman de Stephen King fait à son auteur préféré (séquestration, torture) parce qu’il a écrit un livre qui ne lui plaît pas.
Et le blabla sur les valeurs positives, l’esprit fair-play que personne ne peut prendre au sérieux quand on voit la mainmise des puissances d’argent sur tout.

Et la condamnation de tout discours portant sur le social, l’économique, autour de ce jeu qui est de moins en moins un jeu, mais terrain d’enjeux n’ayant rien à voir avec les fonctions de divertissement que peut avoir le sport.
Et puis la foire au détail : qui sont les femmes des footballeurs, qui sont les plus jolies parmi les femmes des footballeurs… Et puis les prétendus experts, « djab melanje ak bon mas », des commentateurs et analystes qui se trompent sur les noms des joueurs, affichent leur parti-pris, font des blagues idiotes et sexistes. Et les fans devant leurs téléviseurs qui hurlent, aboient, les véhicules badigeonnés aux couleurs de tel pays, projection d’une subjectivité en désarroi.
Et les chaînes de télé locales, une bonne moitié d’entre elles, n’ayant quasiment rien d’autre de programmé à part les matchs. Le direct ne suffit pas. Une fois, deux fois en différé.
On a beau aimer le foot (on a bien aussi le droit de ne pas l’aimer), on craint de mourir d’une overdose ou de devenir soi-même très bête en voyant des gens que l’on croyait intelligents devenir soudain très bêtes. Les joueurs (des mortels comme les autres) évalués comme des dieux ou des chiens. La perte de tout sens critique. L’incapacité de se rappeler que rien n’échappe au politique et aux pouvoirs. Étatisme et nationalisme exacerbés, et les multinationales.
La honte de partager le statut de « supporter » avec des gens qui disent des choses effarantes sur les pays, les joueurs. La peur de participer soi-même à ce qu’un philosophe appelle « une aliénation planétaire » et de fermer les yeux sur l’état du monde. Tous ne vont pas jusqu’à se jeter dans une rivière parce que « leur équipe » a perdu, mais la perte du sens du réel et des problèmes humains fonctionne à plein rendement. Étonnant que les politiques et les multinationales ne proposent pas une Coupe du monde tous les deux ans.

Antoine Lyonel Trouillot
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