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François Sureau contre « la dictature de "l’État de l’air du temps" »

lundi 28 mai 2018 par Charles Sterlin

L’éminent avocat s’inquiète de la dérive de certains débats en France, qui peuvent accoucher de lois et de principes contraires aux libertés.

Ils sont quelques-uns, tous avocats, à chérir les libertés individuelles au point de braver les passions populaires et les tribunaux médiatiques. Ils s’appellent Richard Malka, Jacqueline Laffont, Éric Dupond-Moretti, Henri Leclerc, François Sureau, Nicolas Gardères… Nous avons consacré un article à ces juristes dénonçant l’irresponsabilité des politiques, qui cèdent trop souvent à l’air du temps et imaginent des lois ou des dispositions, comme l’état d’urgence, jugées « liberticides ». Cet engagement n’est pas sans conséquence : insultes sur les réseaux sociaux, menaces de mort, intimidations sont leur lot quasi quotidien.
Pour François Sureau, « les avocats sont comme des grumeaux dans la soupe, parce qu’ils sont professionnellement dressés au doute, à l’écart, à la méfiance sereine, comme disait Nietzsche, alors même que sont en cause les crimes que notre société déteste le plus, et face auxquels elle ne se sent plus retenue par aucun scrupule, et d’abord par celui des formes du droit ». Entretien avec un avocat et écrivain particulièrement engagé contre les politiques sécuritaires du gouvernement en matière de lutte contre le terrorisme.
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Le Point : Comment expliquez-vous que les avocats, contrairement à nombre de politiques ou d’intellectuels, ne se laissent pas intimider par l’air du temps ?
François Sureau : Le métier d’avocat, sa matière, son domaine, c’est le conflit. Cela n’a d’ailleurs pas que des avantages, parce que cela conduit souvent à adopter des attitudes binaires, ou à s’éloigner de la réalité. Mais l’avocat est entraîné à ne pas se laisser prendre aux pièges de la grande superstition moderne : l’unanimisme moral, avec son corollaire, l’angélisme exterminateur et ses symphonies d’appel à la mort civile, au lynchage et au bannissement. L’avocat, au contraire, en appellera toujours à la prudence, à la vérification, à la suspension du jugement, au régime de la preuve, au débat contradictoire. C’est son honneur. C’est aussi sa mission, dans ce temps étrange où nous sommes, où d’un côté l’on vante les « rebelles », mais où de l’autre on ne tolère plus aucun écart par rapport aux valeurs dominantes dans la société. La tolérance ne se joue qu’entre personnes qui partagent les mêmes idées. Le prêche, un prêche violent, est partout, et ferait passer Savonarole pour un souriant sceptique. Et les angéliques sont évidemment inconscients, tout comme l’était la « bonne presse » des années 1880, des causes qui les déterminent. Bref, tout cela conspire à l’exclusion. Les gens de Notre-Dame-des-Landes sont tout aussi insupportables à la conscience générale que les Veilleurs des Invalides. Le monde du dernier homme, le monde des classes moyennes, est décidément impitoyable. Dans ce monde, le harcèlement, la fraude fiscale ou le terrorisme jouent exactement le même rôle qu’autrefois le blasphème ou l’offense au chef de l’État. Ce sont des coagulateurs. Personne ne veut plus s’embarrasser de précautions. Qu’importent les procédures, et le risque de condamner un innocent. L’ordre social, un ordre d’ailleurs étrange, parce qu’il se plaint de ce qu’il ne cesse de susciter, doit être défendu sans mesure et sans scrupules. Et dans ce délire unanimiste, les avocats sont comme des grumeaux dans la soupe, parce qu’ils sont professionnellement dressés « au doute, à l’écart, à la méfiance sereine », comme disait Nietzsche, alors même que sont en cause les crimes que notre société déteste le plus, et face auxquels elle ne se sent plus retenue par aucun scrupule, et d’abord par celui des formes du droit.
Contrairement à l’image qu’il veut se donner de lui-même, notre pays a bien des qualités mais pas celle d’être le temple des libertés
Certes, mais vous êtes minoritaire. Rares sont ceux qui, en dehors de Richard Malka, d’Éric Dupond-Moretti ou de Patrice Spinosi, se mouillent autant...
Cette cause n’a jamais été populaire. S’il y a une chose qui a toujours uni les dominants et les dominés, les gouvernants et le peuple, c’est que, même si c’est pour des raisons différentes, ils veulent tous des condamnations, et qu’elles soient immédiatement exécutées sans s’embarrasser de scrupules juridiques. Face à cela, les magistrats, « garants des libertés », ne brillent pas par leur courage, juges administratifs et judiciaires mêlés. Les institutions ordinales des avocats non plus. Face à la régression des libertés dans notre pays depuis vingt ans, on ne peut que juger lamentable l’attitude des ordres et de leurs représentants élus, à quelques rares exceptions près, dont celle du bâtonnier Christian Charrière-Bournazel.
Lamentable ?
Ces institutions sont des corporations médiévales, qui sont sans cesse en train de négocier statuts, carrières, conditions matérielles d’exercice, avec l’État dans ses deux autres branches, exécutive et législative. C’est vrai des magistrats comme des avocats. Dans ces conditions les garanties des citoyens pèsent naturellement assez peu. Ce sont des systèmes de négociation, c’est-à-dire de chantages implicites, permanents.
Ce n’est pas nouveau…
Sûrement pas en effet. Contrairement à l’image qu’il veut se donner de lui-même, notre pays a bien des qualités mais pas celle d’être le temple des libertés. De 1793 à nos jours, on ne compte guère que quelques décennies protectrices des droits individuels. Il a fallu attendre 1971 pour que la déclaration des droits s’applique aux activités de notre Parlement. Attendre la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), puis la question prioritaire de constitutionnalité (QPC), pour entrer enfin dans le royaume des gens civilisés. À chaque attentat, de puissants courants d’opinion veulent pourtant en finir avec ces progrès, et appellent au retour du bagne et bientôt de la gégène.
Est-ce une spécificité française ?
Pas entièrement, mais ne nous leurrons pas, le « mépris des droits imprescriptibles de l’homme », pour reprendre un texte célèbre, est tout de même une caractéristique bien française. Elle tient au caractère central de l’État, en France, dans le projet émancipateur. Bon, j’y vais à grands traits : l’Occident a globalement l’idée que la finalité de la société politique est l’émancipation de l’homme. Pour y parvenir, les Anglo-Saxons, si l’on peut à ce point généraliser, pensent qu’il est indispensable que le citoyen soit autant que possible « laissé tranquille par l’État ». C’est la superbe opinion dissidente du juge Brandéis, par ailleurs assez interventionniste en économie et conseiller de Roosevelt, en 1928. Les Français au contraire, assez idéalistes, s’appuient sur Rousseau pour substituer à la fiction de la souveraineté royale de droit divin cette autre fiction de la souveraineté populaire par le régime représentatif, auquel un État tout-puissant se voit subordonné. À la fin, c’est la dictature de « l’État de l’air du temps ». À ce compte-là, je persiste à trouver le réalisme de Marx absolument salutaire… Aujourd’hui, l’air du temps est à l’égalité des sexes, à l’indifférenciation de tout et à la sécurité. Et l’État est l’agent incontestable de ces beaux changements. Dans ces conditions, la défense de la liberté individuelle est extrêmement mal aisée, puisqu’il s’agit de défendre la liberté individuelle, à des fins d’émancipation, contre ce même État que la conscience collective voit comme le grand émancipateur.
Nos parlements n’ont jamais brillé par le sang-froid ni par l’amour des libertés
La demande émane souvent d’en bas, du peuple, qui veut de la protection, de la sécurité, de l’aide, légitime… La « servitude » n’est-elle pas volontaire ?
Mais bien sûr, et le peuple, cet « en bas » auquel nous appartenons tout de même vous et moi, n’est pas critiquable. Ce sont les classes dirigeantes qui le sont. Nous avons essayé depuis quelques siècles de créer un modèle répressif, d’ailleurs assez sévère, qui assure le châtiment des malfaisants sans pour autant faire peser le soupçon sur tout le monde, notamment en confiant à des juges indépendants, à des procédures établies, le soin de démêler le vrai du faux, l’innocent du coupable. Pour que l’arbitrage entre liberté et sécurité ne se fasse jamais au prix de la liberté du citoyen. C’est possible, à condition que les princes qui nous gouvernent y réfléchissent, ne cèdent pas immédiatement à la démagogie, ne balancent pas notre tradition par-dessus bord au premier coup de torchon. À commencer par les parlements. Je suis saisi de voir les hiérarques parlementaires réclamer plus de droits pour les parlements, et les consciences habituelles leur emboîter le pas au motif que les libertés parlementaires seraient une grande chose, alors que le parlement depuis 20 ans se signale surtout par une activité liberticide continue. Notez que ce n’est pas nouveau : des pleins pouvoirs au Maréchal à l’état d’urgence, nos parlements n’ont jamais brillé par le sang-froid ni par l’amour des libertés. Ce qui est inquiétant, c’est qu’en même temps, les passions de la société sont chauffées à blanc, ce qui entraîne une course à l’échalote : l’État multiplie les dispositifs répressifs, mais ce n’est jamais suffisant, si bien qu’à côté, la société veut la justice populaire, la délation, la femme tondue, et cette femme tondue, c’est un jour un harceleur supposé, un autre jour un djihadiste présumé. Cela aussi, c’est une spécialité historique dont nous n’avons pas lieu d’être fiers.
Qui peut réguler le lynchage sur les réseaux sociaux sinon l’État ?
On ne peut pas réguler la bêtise, sauf au prix naturellement d’une bêtise plus grande et peut-être plus insupportable. Laisser agir l’État, c’est-à-dire le laisser censurer, c’est simplement substituer les préjugés des représentants de l’État à ceux de la foule. Rien ne laisse supposer qu’ils soient de meilleure qualité. La seule chose qui régule, comme vous dites, c’est l’éducation, le sens critique. Et bien sûr, pour les cas les plus graves, il existe déjà des voies de recours.
On a souvent l’impression ces jours-ci que ce ne sont pas les idées qui produisent de la haine, mais une haine latente qui suscite des idées pour pouvoir s’exprimer
Quand on fait de la politique, ne doit-on pas prendre en compte la sensibilité de ceux qui se disent heurtés par des propos racistes, négationnistes ou tout juste insultants ? La tentation de légiférer est grande...
La réponse est la même. À la fin, le système de la censure, fut-ce sous le prétexte, humainement compréhensible, de respecter les sensibilités mémorielles, produit des résultats désastreux ou risibles. Je me souviens de cette séance de jugement, en correctionnelle, ou Bernard Lewis, l’un des plus grands historiens du monde turc et de l’Islam, se faisait gravement chapitrer par un magistrat qui n’avait sans doute pas sa licence d’histoire, parce qu’il avait émis l’opinion que le massacre des Arméniens ne pouvait pas être qualifié de génocide au sens des dispositions de Nuremberg. C’était à pleurer. Croit-on vraiment qu’on protégera les sensibilités et qu’on garantira les droits de la mémoire par le recours hebdomadaire à la bêtise judiciaire ou administrative ? Et puis on préférerait qu’on discute plutôt que de s’assigner. Vous avez vu que je n’aime pas l’unanimisme. Mais je suis frappé de ce que plus personne ne peut tenir dans son esprit, avec amitié, des pensées opposées, sur la colonisation, par exemple, à la fois celle d’un Hélie de Saint Marc et celle d’un Henri-Irénée Marrou, dont je me sens personnellement plus proche. On a souvent l’impression ces jours-ci que ce ne sont pas les idées qui produisent de la haine, mais une haine latente, énorme, informulée, qui suscite des idées pour pouvoir s’exprimer et donner un sens à des existences qui n’en ont plus.
Vous parlez d’éducation. Que faire quand une partie des enseignants, et seulement une partie, adhère précisément à ce que vous dénoncez, utilise une novlangue pour ne pas nommer les choses et cède à une approche de l’histoire totalement biaisée ?
La novlangue me fait hésiter entre un refus intégral et un hoquet de rire. Et c’est vrai d’abord de l’écriture inclusive. Je ne veux pas que l’État me dise comment parler. Ni l’État ni l’Académie française, bien sûr. Nous avons l’art, sous prétexte de progrès, de nous inventer des maîtres à saluer, des obligations à respecter. C’est effarant. On croirait voir les porcs de Léautaud, qui sur le seuil de l’abattoir crient « vive la charcutière ». Mais si je déteste ces injonctions, je me sens à certains égards plus proche des opinions qui les fondent que des opinions inverses. Je me souviens de ce texte de Michel de Certeau où il montrait, vers 1960, que les monstrueux échecs du système « traditionnel », blanc, mâle, hiérarchique, entraîneraient un désir d’émancipation justifié de tous ceux qui en ont été les victimes. Je n’ai aucune nostalgie du monde d’avant, de la guerre tous les trente ans, de la messe obligatoire, du respect dû à des institutions qui ont détruit l’Occident et son âme par les guerres mondiales et la Shoah, de l’amour d’un monde où le Noir n’était pas l’égal du Blanc ni la femme celle de l’homme. Je veux bien tout ce qu’on voudra, mais on ne me fera pas prendre les vessies de l’idolâtrie du passé pour les lanternes de l’amour du bien.


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