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Mais pourquoi les hommes politiques plantent-ils des arbres ?

vendredi 27 avril 2018 par Charles Sterlin

FOCUS - Après Macron et Trump, qui ont planté un chêne, les dirigeants des deux Corées ont planté un pin ce vendredi. Beaucoup se sont pliés avant eux à cet exercice, de Benito Mussolini à Jacques Chirac.

Verticalité, croissance lente, racines profondes : les symboles attachés aux arbres en font un objet éminemment politique.
En offrant un jeune chêne à Donald Trump, lundi, lors de sa visite d’État, Emmanuel Macron avait-il en tête que cette essence, qui représente dans l’imaginaire collectif une forme de majesté, était associée dans la mythologie à Jupiter, qui naquit sous l’ombre d’un tel arbre ? Les dirigeants sud-coréen Moon Jae-in et nord-coréen Kim Jong-un se sont, eux aussi, exercé à cet art lors de leur rencontre, ce vendredi. En pleine détente nucléaire, le pin, qui poussera dans le village de la trêve de Panmunjon, à la frontière entre les deux pays, symbolisera « la paix et la prospérité ».

Un symbole que l’on retrouve dans la nouvelle de Jean Giono, « L’homme qui plantait des arbres », l’histoire de ce vieux paysan, qui, entre les deux guerres mondiales, planta une forêt entière dans les Alpes. Avec lui, « réapparaissait [...] une certaine raison de vivre », peut-on y lire. Et l’écrivain de poursuivre : « Un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan ». N’y a-t-il pas le rêve d’une telle prouesse, ou du moins un effort de communication politique en ce sens, quand des hommes politiques s’affichent solennellement, une pelle à la main, au pied d’un arbre ? Les exemples sont légion. Il y a d’abord les premiers ministres qui, traditionnellement, plantent chacun un arbre dans le jardin de Matignon. Le seul qui ne se soit pas plié à cette tradition fut Jacques Chirac. Mais l’ancien président de la République se fit jardinier en d’autres circonstances, comme en 1993 sur l’île Saint-Louis à Paris, avec le premier ministre libanais, Rafic Hariri. Geste très symbolique puisqu’il s’agissait d’un cèdre, l’emblème du Liban, tout juste sorti de la guerre civile.
Symbole révolutionnaire de la liberté

Il s’agit parfois de travaux de groupe comme en 2008 au G8 de Toyako, au Japon. Nicolas Sarkozy, George W. Bush, Yasuo Fukuda et Dmitri Medvedev plantèrent un arbre pour sceller des accords économiques et environnementaux. De plus funeste mémoire, le dirigeant fasciste italien, Benito Mussolini, planta un olivier à l’Institut d’agriculture de Rome en 1927. Quant à Adolf Hitler, si on peut le voir une pelle à la main, c’est pour la construction d’une autoroute en Autriche en 1938. En revanche, deux ans auparavant, le dirigeant nazi donna un jeune chêne à chaque athlète victorieux des JO de Berlin. Ces arbres étaient censés représenter une « belle image du caractère allemand, de la force allemande, de la puissance allemande et de l’hospitalité allemande ».

La proximité entre les arbres et la politique est plus ancienne encore, à l’image du roi Saint-Louis, qui rendait la justice sous un chêne. À l’époque de la Révolution française, ce furent les « arbres de la liberté », plantés dans les communes et théorisés comme symbole révolutionnaire par l’Abbé Grégoire, qui marquèrent les esprits. Cette pratique s’inspirait de l’indépendance américaine. « L’arbre de la liberté doit être revivifié de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans », déclara Thomas Jefferson, en 1787. Victor Hugo, lors de la plantation d’un arbre de la liberté, place des Vosges à Paris, en 1848, en fit un éloge moins sanglant, plus populaire, mais aussi, étonnamment, plus religieux. « C’est un beau et vrai symbole pour la liberté qu’un arbre ! La liberté a ses racines dans le cœur du peuple, comme l’arbre dans le cœur de la terre ; comme l’arbre elle élève et déploie ses rameaux dans le ciel ; comme l’arbre, elle grandit sans cesse et couvre les générations de son ombre. Le premier arbre de la liberté a été planté, il y a dix-huit cents ans, par Dieu même sur le Golgotha. Le premier arbre de la liberté, c’est cette croix sur laquelle Jésus-Christ s’est offert en sacrifice pour la liberté, l’égalité et la fraternité du genre humain », déclarait l’écrivain, en référence à la passion du Christ.
Une verticalité source d’autorité

Pourquoi l’arbre est-il si symbolique ? Il est « le symbole par excellence, le modèle de tout symbole », explique dans la revue Le Débat le philosophe Robert Dumas, auteur d’un Traité de l’arbre. Et de citer l’historienne de la Révolution française, Mona Ozouf, pour qui l’arbre est emblématique d’une « universalité symbolique spontanée ». À cela, plusieurs raisons. Il y a d’abord la croissance de l’arbre, lente, et sa vie, qui excède celle des hommes. Il est possible de trouver un chêne qui a connu Napoléon, un olivier dont les premières olives ont été cueillies par les Gallo-romains. Inversement, l’arbre planté aujourd’hui vivra, a priori, plus d’un quinquennat. « [Il] représente naturellement par sa croissance [...] une aspiration à l’avenir : l’arbre s’élance sans crainte à la conquête du ciel [...] mais avec lenteur », analyse Robert Dumas. Ainsi, le dirigeant, avec sa pelle, peut inscrire sa politique dans la durée. « L’arbre donne l’image de la force tranquille », écrit le philosophe.
Un autre élément de l’arbre, sa verticalité, plaît particulièrement au politique. Comme lorsque Manuel Valls s’était justifié pour avoir planté à Matignon un chêne fastigié (du latin fastigium, qui culmine). « Parce qu’il prend de la hauteur », avait expliqué le premier ministre, en référence à sa forme pyramidale. Un message fort à l’époque de la « présidence normale » de François Hollande. François Fillon avait quant à lui choisi d’être à contre-courant en choisissant un cornouiller des pagodes ou cornus controversa. Controversa pour « tourné de l’autre côté » car cet arbre venu de Chine et du Japon s’étend horizontalement.
Éloge des racines

Cette verticalité explique en partie que l’arbre, certes symbole révolutionnaire, ait d’abord été un symbole de la monarchie de droit divin. Par le haut, l’arbre établit un lien entre le spirituel et le temporel. Par le bas, ses racines inscrivent la monarchie dans une filiation. Ainsi, parle-t-on d’arbre généalogique, note Robert Dumas, qui explique : « La figure de l’arbre, qui permet de remonter jusqu’aux racines de la dynastie régnante, [...] constitue une figure de pouvoir et de légitimité ». Cet arbre d’Ancien Régime ne s’est pas éteint avec la Révolution française. « Rival de l’arbre de gauche, l’arbre de droite résiste », déclare l’auteur du Traité de l’arbre. L’arbre de droite est, selon lui, celui de l’enracinement célébré par l’écrivain Maurice Barrès dans Les Déracinés (1897). « Il est séduit par l’image de l’arbre qui trouve sa lumière et sa voie dans le sol où il est né », écrit Robert Dumas dans Le Débat.
Il n’est pas impossible de penser que ces symboles de gauche et de droite, loin d’être systématiquement opposés, se rejoignent dans une forme d’« en même temps ». Emmanuel Macron n’a pas offert à Donald Trump n’importe quel chêne. La jeune pousse destinée à la Maison-Blanche provient du Bois Belleau, lieu d’une sanglante bataille lors de la Première guerre mondiale. Une référence que François Hollande avait déjà choisie en plantant, avec le premier ministre australien, Kevin Rudd, un chêne dans un mélange de terre australienne et française, en souvenir du premier conflit mondial. Comme pour les dirigeants coréens, on retrouve le symbole de paix, de fraternité et de liberté, mais également cette verticalité que les hommes politiques recherchent pour s’assurer de leur propre autorité et cette référence aux racines, plongées dans la mémoire, souvent douloureuse, de l’histoire.


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