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Le nouveau secondaire : mirage et réalité

mercredi 25 avril 2018 par Charles Sterlin

Depuis 2007, avec la Commission multisectorielle d’implantation du nouveau secondaire (COMINS), le compte à rebours pour la mise en application de la réforme éducative a été activé. Après sept années d’expérimentation sur une centaine d’écoles tant publiques que privées, en septembre 2015, le ministère de l’Éducation nationale a enclenché la généralisation du programme « secondaire rénové ». Cette décision a apporté plus de confusion que de solutions dans un système éducatif qui s’est montré longtemps inefficace.

National -

En quatre ans (2015-2019), les classes du secondaire traditionnel (de la 3e à la philo) devraient être remplacées progressivement par le nouveau secondaire. Ces deux premières années seraient réservées au tronc commun. La 3e et la 4e année de formation permettraient aux élèves d’approfondir leur culture tout en diversifiant leurs connaissances en relation avec une poursuite d’études et une intégration directe dans le monde du travail. Des filières technique, scientifique ou pédagogique avec concentration sur des matières spécifiques - plus les six nouvelles matières : le français, l’introduction à l’économie, le créole, l’éducation physique et sportive, l’informatique et les arts - devraient aussi être proposées aux apprenants. Afin de remplacer les contenus d’enseignement obsolètes, il faudrait assurer aux élèves une formation générale, scientifique, technique et professionnelle de qualité.
À une année de l’échéance, le secondaire rénové a un passif très élevé. Le programme, qui paraît si bien conçu, rencontre un tas de problèmes dans sa mise en place. Aucune des trois filières ne peut être appliquée dans les termes. Obligatoire dans les écoles publiques, parfois seule l’appellation des salles en NS1 ou NS2 existe. Des établissements privés qui ont emboîté le pas aux écoles publiques peinent à répondre aux exigences de ce système si rigoureux. Après des années d’études, la mise en place ne refléta en rien les prédispositions et garde-fous contenus dans les « documents d’orientation pour la rénovation du secondaire » élaboré par le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP).
Les lycées : un secondaire rénové au rabais
À chaque lycée son lot de problèmes. Quand il ne s’agit pas de disponibilité des manuels scolaires adaptés à ce nouveau système, ce sont les enseignants qualifiés et nommés qui font défaut pour les nouvelles matières ou des infrastructures adéquates à l’enseignement des sciences et techniques. Des responsables du lycée Louis Joseph Janvier de Carrefour nous ont confié qu’ils n’essaient plus de faire semblant en dénommant la classe de troisième « secondaire un ». Pendant ce temps, le contenu et l’organisation des cours n’ont pas changé. Ils ont aussi gardé les sections B, C et D de l’enseignement traditionnelle malgré ce changement de cap imposé par le MENFP faute de moyens. Le seul pas, disent-ils, qui a été franchi est la création d’une salle informatique qui, pour la plupart du temps, reste fermée.
Inauguré fin 2015, le lycée Toussaint, pour lequel l’État a déboursé 7 millions de dollars américains, devrait avoir, entre autres, ses 22 salles de classe, une salle de conférence, une bibliothèque, des laboratoires de science. Prévus selon les plans dans la partie inachevée de l’immeuble, le lycée est donc privé de ces infrastructures. Un des censeurs attribue la mise en place ratée du nouveau programme du secondaire à ce retard dans la construction. Ajoutant, par ailleurs, qu’ils n’ont pas tous les professeurs recommandés. Au contraire du lycée Fritz Pierre-Louis qui a les professeurs pour les matières nouvelles mais logé depuis le séisme dans des hangars impropres pour tenir des cours huit ans après, sans une cour de récréation. Pour la directrice de la vacation PM, Dominique Secours, le lycée nage en pleine rénovation du secondaire malgré ces difficultés.
Accueillir le plus grand nombre et donner une éducation de qualité ne riment pas toujours. Un problème revient à chaque fois dans tous les lycées, les rendant incompatibles au secondaire rénové : le fonctionnement en double vacation. Car la charge horaire correspondant au nouveau secondaire est de 35 heures par semaine, selon le MENFP. La vacation PM devrait être automatiquement annulée. Ce qui n’est pas le cas. En aucun cas, un lycéen ne pourra boucler le programme du secondaire rénové à la fin de l’année scolaire même s’il ne perd aucun jour de classe pour des raisons de grève des enseignants ou turbulences politiques.
Dans le privé, ça ne passe pas toujours
Certains établissements scolaires se sont alignés sur les exigences actuelles du MENFP qui sont très peu, considérant les contenus des documentations sur le programme. D’autres comme l’institut La Sève priorisent un mélange entre « l’éducation par objectif » et la nouvelle approche par compétences que privilégie le nouveau secondaire en accordant plus de place à la « formation pratique » et l’application dans la réalité des notions apprises en classe. Pour celles qui embrassent le secondaire rénové, impossible de faire un sans-faute.
Au Collège de Côte-Plage, trois des quatre classes du secondaire rénové fonctionnent à plein régime. La transition lente se fait année après année. Celle de l’enseignement. Une seule filière est explorée. Elle prépare les élèves à la poursuite d’études universitaires longues qui forment les cadres supérieurs de la nation. Mais seulement trois séries sont prises en compte. 1) Mathématiques et sciences physiques ; 2) la série sciences de la vie et de la terre ; 3) la littéraire, linguistique et artistique. Mais la série sciences économiques et sociales est mise au rancart, faute de professeurs disponibles.
Marc Anthony Alix, directeur du Collège de Côte-Plage, se languit après les résultats que devrait produire ce secondaire amélioré, comme réduire le nombre de « ratés » et « de frustrés » après 14 ans de scolarité et un échec au baccalauréat qui représente un « goulot d’étranglement ». Ce qui arrive par milliers chaque année, les taux d’échec avoisinant les 80%. L’introduction des filières pour lui serait profitable à la nation avec une nouvelle classe de citoyens mieux formés et aptes à s’orienter dans tous les secteurs d’activité. « C’est une bonne idée victime d’une mauvaise mise en place », a-t-il tranché.
Un peu critique envers la façon dont le nouveau système présenté comme parfait est implémenté, le professeur Alix, pour garder son école au niveau d’excellence qu’on lui connaît, doit jongler entre les nouvelles matières pour lesquelles presque aucun manuel scolaire n’est disponible, l’augmentation du nombre d’heures de classe, et la loi sur les frais scolaires. Mais tout cela ne lui fait pas négliger les activités parascolaires pour parfaire la formation des 800 élèves du collège. Il a qualifié de vœu pieux les filières aussi bien que les objectifs et missions fixés au départ.

Ricardo Lambert
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