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Lettre de Macron : pourquoi tant de questions ?

mardi 15 janvier 2019 par Charles Sterlin

Explications, puis succession d’interrogations : quel message le chef de l’État a-t-il voulu faire passer avec cette étrange missive ? Par Laureline Dupont

Déroutante. C’est le premier adjectif qui vient à l’esprit quand on atteint le point final de la très longue lettre d’Emmanuel Macron. Rappelons le contexte, le chef de l’État souhaitait écrire aux Français, quelques jours avant le lancement du grand débat, pour les inciter à y participer, d’abord, nous avaient affirmé plusieurs ministres, et pour esquisser – c’est en tout cas ce qu’imaginaient ses plus proches – sa vision, la fameuse, perdue de vue ou contestée qui méritait donc d’être reformulée.
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En parcourant les premières lignes, en effet, le lecteur croit savoir où on l’emmène. Emmanuel Macron saisit les Français par les mains et les invite dans les allées d’une espèce de musée imaginaire du modèle social français. Soudain, le voici, tel un guide pédagogique, qui détaille, simplifie : « La France n’est pas un pays comme les autres. […] Chez nous, ceux qui travaillent financent les pensions des retraités. Chez nous, un grand nombre de citoyens paie un impôt sur le revenu, parfois lourd, qui réduit les inégalités. Chez nous, l’éducation, la santé, la sécurité, la justice sont accessibles à tous indépendamment de la situation et de la fortune. » Dans l’entourage du président, ils ont été nombreux, depuis le début de la crise des Gilets jaunes, à s’alarmer de la méconnaissance croissante du fonctionnement du pays chez une partie de la population. Combien d’élus ou de ministres a-t-on entendu observer, sincèrement étonnés, que « beaucoup de gens râlent parce qu’ils ne veulent pas payer d’impôts locaux tout en râlant parce que des services publics ferment autour de chez eux » ?
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Avec cette première partie didactique, Emmanuel Macron espère tordre le cou aux erreurs d’analyse et aux fantasmes, à commencer par celui en vogue d’une France fainéante et aisée qui se prélasserait dans le luxe en toute impunité pendant qu’une France laborieuse et modeste peinerait à joindre les deux bouts. La réalité est un brin plus compliquée et c’est ce que tente de rappeler le chef de l’État en écrivant que « chez nous, un grand nombre de citoyens paie un impôt sur le revenu, parfois lourd, qui réduit les inégalités ». Cette mise au point effectuée, il peut exposer sa philosophie et ainsi montrer la constance qui est la sienne depuis la campagne présidentielle jusqu’à aujourd’hui : le macronisme est avant tout une culture de l’effort. Peu importe que ses propos devant les maîtres et apprentis boulangers réunis à l’Élysée aient été sortis de leur contexte, exagérés, tronqués, pas question de rogner sur ce mot, « effort », auquel il tient tant. « Les aléas de la vie, comme le chômage, peuvent être surmontés, grâce à l’effort partagé par tous. » Et Emmanuel Macron de le marteler : « La société que nous voulons est une société dans laquelle pour réussir on ne devrait pas avoir besoin de relations ou de fortune, mais d’effort et de travail. »
Rappel
La vision macronienne parfaitement tracée, le chef de l’État peut passer sereinement à l’actualité brûlante : le grand débat national qui commence mardi 15 janvier et s’achèvera le 15 mars prochain. D’abord, quelques mots sur les maires qui « auront un rôle essentiel, car ils sont vos élus et donc l’intermédiaire légitime de l’expression des citoyens ». Façon de signifier aux édiles récalcitrants que leur responsabilité est grande ; gare à ceux qui mettraient de la mauvaise volonté dans l’organisation des débats. Ensuite, un rappel qui concerne en premier lieu le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, qui s’est cru autorisé la semaine passée à prévenir que certains thèmes comme l’IVG, la peine de mort ou le mariage pour tous ne seraient pas mis sur la table. « Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre », écrit Emmanuel Macron.
Enfin, l’exposé des quatre thèmes retenus « qui couvrent beaucoup des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté ».
La promesse s’effondre
À cet endroit de la missive, le lecteur, rasséréné par tant d’acuité dans l’analyse et de clarté dans la vision, songe sans doute que la suite s’annonce si ce n’est prometteuse au moins tout aussi lucide.
C’est pourtant à cet instant précis que la promesse de départ s’effondre. Embarqué dans une drôle de dissertation en quatre parties (les thèmes du grand débat), on s’étonne de voir surgir en italique des questions. Pas une ou deux, non, mais une succession de questions pour chacun des thèmes évoqués. « Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ? […] Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? À l’inverse, voyez-vous des besoins nouveaux de services publics et comment les financer ? » Outre l’étrange impression qu’elles laissent au lecteur légitimiste qui soudain s’inquiète de lire un président élu demander conseil, s’interroger – ou faire mine de s’interroger – sur des points fondamentaux de sa politique, elles déconcertent et étonnent. Sont-elles là pour prouver grossièrement que le président n’a pas réponse à tout et est tellement ouvert au débat que lui-même livre sur la place publique les interrogations qui le taraudent ? Plus exactement, doit-on les recevoir comme des pistes de réflexion lancées pêle-mêle ou des indications importantes sur les points sur lesquels le chef de l’État serait prêt à agir ?
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C’est évidemment la seconde proposition qui semble la plus juste, sinon, pourquoi écrire quelque chose d’aussi précis que : « En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? » Au-delà du fond qui ne manquera pas de susciter d’infinis débats, la question prouve aux rares lecteurs qui en doutaient que le président a déjà réfléchi en amont du débat national aux réponses à apporter à cette crise inédite. Rassurant. Mais « révoltant », diront ceux qui attendent de cet exercice de pouvoir peser sur les décisions du gouvernement. Et toutes les lettres du monde retraçant l’histoire et les grands principes de la démocratie n’y changeront rien. « Écrivez-nous de quoi vous avez besoin, on vous expliquera comment vous en passer », lançait Coluche dans un de ses sketches. Voilà qui avait le mérite d’être honnête. Et certainement plus facile à mettre en œuvre.


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