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L’armée européenne voulue par Emmanuel Macron face à ses chimères

jeudi 15 novembre 2018 par Charles Sterlin

Le chef de l’État plaide pour la création d’une « vraie armée européenne ». Une idée qui est loin de faire l’unanimité chez les spécialistes. Par Emmanuel Berretta

« On ne protégera pas les Européens si on ne décide pas d’avoir une vraie armée européenne face à la Russie. » Par cette simple phrase, Emmanuel Macron a créé un certain malaise chez les spécialistes de la question militaire. Arnaud Danjean, eurodéputé LR, à qui Macron avait commandé la « revue stratégique de la sécurité et de la défense nationale », met en garde contre cette « utopie ». « Le premier problème est d’ordre politique ou philosophique. Une armée se bat pour défendre des valeurs, une institution. Or on n’a pas trouvé mieux que la nation jusqu’ici. Cette armée européenne serait au service de qui  ? Quelle est la chaîne de commandement politique  ? Va-t-on créer, à Bruxelles, une commission ’apatride’, selon l’expression caricaturale des Britanniques, pour décider d’engager la vie des soldats  ? »
Le général de Villiers, ancien chef d’état-major, exprimait, également, ses préventions, lundi soir sur BFM TV : « Si l’armée européenne consiste à juxtaposer des forces, à les fusionner et à en faire des unités de combat aux ordres d’un état-major hypothétique à Bruxelles, je vous dis : Impossible ! Et le rêve se transformera en cauchemar. Il ne faut pas tuer la belle idée européenne (...), mais il faut que cette Europe forte se construise sur les souverainetés des nations dans une souveraineté française, interétatique, à géométrie variable. »
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« Qui va assumer le prix du sang  ? »
Même Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI, pourtant fédéraliste, considère que la création de cette « armée européenne » est « impossible, car il manque deux prérequis ». Pour qu’une armée soit légitime, il faut auparavant « définir des objectifs de politique étrangère et des intérêts vitaux à protéger », précise-t-il. « Mais, surtout, il faut un chef qui décide l’engagement des troupes », reprend le président de l’UDI, qui fait partie des représentants français de l’assemblée parlementaire de l’Otan, tout comme Arnaud Danjean. « On ne va pas pouvoir consulter 27 chefs d’État et de gouvernement quand il faut agir en urgence. Et il faut aussi un chef qui assume le retour des cercueils. Qui va assumer le prix du sang  ? La légitimité ne peut être que nationale. »
« L’autre problème, plus technique, tient aux règles d’engagement, observe Arnaud Danjean. Sur quel modèle construire une éventuelle armée européenne  ? Sur le modèle allemand ou sur le modèle français  ? En Allemagne, la force n’est employée qu’avec le consentement du Bundestag. En France, nous avons un modèle unique d’un chef d’État qui est aussi chef des armées et qui décide seul de lancer les troupes dans la guerre. S’il existait une armée européenne, elle serait forcément construite sur un compromis qui serait celui d’une armée assurant un simple maintien de la paix avec un mandat très prudent comprenant de nombreuses restrictions comme les Casques bleus de l’ONU. On parle de mandat non exécutif, dans ce cas. Ce type d’armée n’a jamais un mandat de combat. »
En 2016, Le Drian était contre une armée européenne
Si bien que l’opération au Mali décidée par François Hollande, un dimanche, devant un péril imminent ne serait pas reproductible avec une « armée européenne » sur un modèle plus frileux. « Je ne vois pas quel intérêt la France aurait à se lier les mains dans un modèle d’armée édulcorée, reprend l’eurodéputé LR. Ce serait abdiquer la capacité de décision autonome. »
Jean-Yves Le Drian lui-même, début 2016, alors qu’il était encore ministre de la Défense, avait écarté toute idée d’armée européenne. « L’Europe a moins besoin d’une armée fédérale imaginaire, développée par certains comme une fuite en avant, que de solidarité concrète entre ses membres, y compris sur le plan militaire », avait-il lancé dans un discours prononcé à l’occasion de l’inauguration de la chaire grands enjeux stratégiques à la Sorbonne, le 18 janvier 2016. « C’est aux États qu’il appartient en premier d’entretenir une défense forte, et c’est aux plus importants d’entre eux de montrer la voie en Europe », a-t-il conclu en faisant part de sa « conviction inébranlable ». Il faudrait vérifier si, aujourd’hui, le ministre des Affaires étrangères d’Emmanuel Macron est toujours aussi « inébranlable »...
Une politique industrielle de défense
En tout cas, jamais les chefs d’État français n’avaient jusqu’ici émis à voix haute le concept d’une « vraie armée européenne ». Ils ont toujours préféré le terme de « politique de défense commune », qui s’applique à mutualiser les moyens de la recherche militaire ou à effectuer des exercices en commun. « Il s’agit d’une politique de défense industrielle, insiste Arnaud Danjean. L’Europe de la défense avance graduellement. » La France, seule puissance militaire capable de se projeter en dehors des Britanniques, est également active à travers l’« initiative européenne d’intervention » (IEI), qui regroupe neuf États. C’est un premier pas qui consiste notamment à se doter d’une « culture stratégique commune » et à imaginer des « scénarios d’intervention communs ».
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« La défense européenne ne pourra exister que comme un pilier continental de l’Otan, estime, pour sa part, Jean-Christophe Lagarde. Il est absolument nécessaire que les Européens comblent leur retard en matière de renseignements, de drones... Nous sommes pour l’instant encore dépendants des États-Unis. » Même remarque d’Arnaud Danjean, qui, au vu des derniers achats militaires des Belges, rappelle qu’« on ne créera pas une armée européenne avec des F35 américains ». Angela Merkel, quant à elle, avait proposé la création d’un conseil européen de sécurité. À notre connaissance, Emmanuel Macron n’a jamais répondu publiquement...
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