MosaikHub Magazine

Échouer n’est plus la mer à boire

samedi 27 octobre 2018 par Charles Sterlin

Editorial -

« A l’époque où la mer à boire
Était à boire sans payer
J’ai tout essayé pour le croire
Et j’ai tout bu sans essayer… »

chante Charles Aznavour sur un texte de Bernard Diney.
Sans ironie, on peut fredonner cette chanson en pensant au président Jovenel Moïse et à son Premier ministre Jean-Henry Céant. Les plus hautes autorités du pays boivent la mer ces derniers jours, tant rien ne semble aller dans le bon sens.
Lundi, avant que le jour ne se lève, on apprend que le président révoque dix-huit membres de son premier cercle. Son chef de cabinet, le secrétaire général de la présidence, dix conseillers spéciaux et six conseillers quittent leurs postes au palais national. Depuis, seulement deux ont été remplacés. On se demande comment fait le président pour conduire sans assistance tous les dossiers dont il a la charge. On se demande aussi s’il a reconstitué secrètement son cabinet sans publier les arrêtés de nomination.
Toujours le lundi 22 octobre, le Premier ministre annonce en conférence de presse la mise sur pied d’une commission indépendante pour faire la lumière sur la gestion des fonds PetroCaribe. Jean-Henry Céant a même égrené les noms des institutions qui aideront à former ladite commission. Depuis, pas un jour ne passe sans que les secteurs ou entités nommés déclinent l’offre du Premier ministre. La commission Céant oscille entre naissance difficile et mort dès la naissance.
On pourrait dérouler sans fin les dossiers qui s’empilent sans succès sur les tables de nos responsables. Tasse après tasse, ils boivent la mer.
Ce vendredi, la gourde continue sa chute (73,85 gourdes pour un dollar). Les avocats du Barreau de Port-au-Prince réunis en assemblée générale réclament le renvoi du commissaire du gouvernement de Port-au-Prince et l’arrestation du directeur départemental de l’Ouest de la police-premier policier de la zone métropolitaine. A l’unanimité, les avocats ont décidé de maintenir leur décision de suspendre les prestations judiciaires consistant en la représentation et l’assistance des clients au parquet, au cabinet d’instruction et aux tribunaux sont maintenus. En un mot, ils sont en grève. Ils vont appliquer la sanction suprême de l’arrêt de travail qui pénalise tous les justiciables.
L’après-midi de ce vendredi n’était pas fini qu’on apprenait l’arrestation et l’emprisonnement d’un ancien directeur général de la Police nationale d’Haïti sur ordre d’un juge d’instruction. Godson Orélus a quitté la tête de la PNH il y a moins de trois ans.
En fait, de la grève des avocats qui ne peuvent résoudre leurs différends avec le parquet et la police, en passant par l’affaire Orélus, ce ne sont pas seulement les officiels au plus haut niveau qui boivent la mer. Nos institutions aussi se noient.
Pas un jour que la continuité territoriale ne soit perturbée. Plus personne ne peut certifier qu’en sortant de chez elle, elle arrivera à destination sans rencontrer un barrage, une route coupée ou un problème qui lui fera perdre des heures ou rebrousser chemin.
L’État, le gouvernement, la société civile ne sont sûrs de rien. Tout est aléatoire, délitement, dégénérescence, inquiétude et souffrance. Nous sommes à moins une d’un cataclysme dont on ignore la forme. Notre pays se dérobe à nos espérances et ici…
« La mer à boire est un exploit
Qui n’a jamais grande importance
Beaucoup l’ont bue bien avant (nous) moi
Et bien plus vite qu’on le pense »…
Comme l’a chanté Aznavour.

FrantzDuval duval@lenouvelliste.com
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