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Le génie créateur du créolophone haïtien : PetroCaribe et compagnie

dimanche 30 septembre 2018 par Charles Sterlin

Fortenel Thélusma est enseignant – chercheur. Auteur de sept manuels de français (C3 Éditions), il a publié trois essais dont « Le créole haïtien dans la tourmente ?, Faits probants, analyse et perspectives », C3 Editions, mai 2018.

Culture -

Par Fortenel Thélusma
I- Introduction :
Depuis un mois environ une mobilisation de plus en plus forte et multiforme (marche, sit-in, manifestation, etc.) occupe sans cesse l’actualité pour exiger la restitution du fonds PetroCaribe gaspillé par les pouvoirs en place en Haïti de 2008 à 2016. En effet, presque tous les jours, à Port-au-Prince et les localités environnantes, dans les villes de province et même dans la diaspora, le mouvement prend de l’ampleur au point qu’il fait aussi la une de l’actualité dans certains médias étrangers (RFI, France 24, Radio Canada, etc.).
« Kot kòb PetroCaribe a ? ». Voilà le slogan scandé par les participants de toutes les manifestations. Cette interrogation transformée en slogan est affichée partout. Sur les murs. Dans les banderoles. Et diffusée, partagée sur tous les réseaux sociaux. PetroCaribe, ce maître mot, a donné naissance à une kyrielle d’autres unités lexicales venues enrichir davantage la langue créole.
Cet article se propose donc d’analyser ces éléments linguistiques après avoir évoqué brièvement l’intégration d’Haïti au PetroCaribe, le contexte de la publication des rapports des commissions présidées respectivement par les sénateurs Latortue et Beauplan. Celles-ci visaient à faire le jour sur la dilapidation de 3.8 milliards de dollars américains – fonds PetroCaribe- destinés préalablement à aider Haïti.
II- Bref historique du Petrocaribe

PetroCaribe, qu’est-ce que c’est ? Quel rapport avec Haïti et les Haïtiens ?
Il s’agit d’abord d’une alliance entre les pays des Caraïbes et le Venezuela, 1er exportateur de brut latino américain, leur permettant d’acheter le pétrole à ce dernier à des conditions de paiement préférentielles. Cette alliance créée en septembre 2005 regroupe aujourd’hui 18 pays. Haïti a rejoint l’Alliance (le PetroCaribe) en avril 2006 après l’élection de René Préval. En septembre 2005, le Venezuela ne reconnaissait pas le gouvernement en place (Source : Wikipédia). Contrairement à d’autres pays, comme la République dominicaine, les réalisations de la République d’Haïti à partir du fonds PetroCaribe sont invisibles. Pire, 3.8 milliards de dollars américains se sont envolés en fumée. C’est pourquoi plus d’un considère que c’est « la plus grande opération de corruption et de détournement de fonds publics de l’histoire de la République d’Haïti » (Idem).

Les informations relatives à la dilapidation de ce fonds ont été révélées dans le « Rapport de la Commission sénatoriale spéciale d’Enquête sur le fonds PetroCaribe couvrant les périodes annuelles allant de septembre 2008 à septembre 2016 ». Publié en octobre 2017, ce rapport compte plus de 600 pages. On rappellera que cette commission présidée par le sénateur Evallière Beauplan est venue compléter celle dirigée par le sénateur Youri Latortue dont le rapport a été remis le 17 août 2016 à Ronald Larêche, président du Sénat à l’époque.

III- Mobilisation et slogans : PetroCaribe et compagnie.
Vu l’absence de volonté de la part des autorités politiques d’adopter les mesures judiciaires appropriées afin de punir les coupables du détournement du fonds PetroCaribe, des secteurs de la société civile n’ont de cesse de descendre dans la rue exigeant la restitution de ce fonds au cri de « Kot kòb PetroCaribe a ? ». Suite aux premières manifestations en Haïti, on notera « le lancement de #petrocaribe challenge le 14 août 2018 par le cinéaste Gilbert Mirambeau » (Source : France 24). La lutte pacifique pour obtenir clarification sur l’usage des 3.8 milliards de dollars américains, dans les marches, les manifestations et sur les réseaux sociaux, sert de prétexte pour exposer au grand jour tous les problèmes auxquels la population se trouve confrontée : judiciaire, politique, économique, etc. Aussi les revendications transparaissent-elles dans les nouveaux concepts / mots créés au gré des différentes manifestations. En voici quelques-uns entendus à la radio, lus dans les journaux, sur les réseaux sociaux ou les affiches. La liste des 26 unités énumérées ci-dessous est loin d’être exhaustive, tous les médias n’ayant pas pu être consultés (télévisions, journaux) et les éléments linguistiques prenant naissance au fil du temps et des évènements.
1- Petrochallenge / F
2- Petwoedukasyon / R
3- Petwokonsyans /R
4- Petrokatye / R
5- Ekspopetwo / R ; Expo petro/F
6- Petrovoleurs /R/F
7- Petwovòlò /R
8- Petwoasasen / R
9- Petro-mach /F
10- Petwovil /F
11- Petrokòb / F
12- Petwojustis / R
13- Petwoblokaj /R
14- Petwolapolis /R
15- Petwokonsè / R
16- Petrorat / F
17- Petropaspò/ F
18- Petrodechoukaj / F
19- Petrozòn / F
20- Petromobilisation/ F
21- Ayiti-petro/ F
22- Petrocaravane/ F
23- Petwo match/ F
24- Pwezi-petro/ W
25- Petrotexte
26- Petroarticle
Remarques :
1. Les lettres R, F et W indiquent l’organe de diffusion des éléments indiqués ; R= radio, F= facebook, W= WhatsApp.
2. La graphie des mots lus sur Facebook et reprise ici est celle de leurs auteurs.
3. Les mots « petwoedukasyon » (2) et « petwojustis » (12) sont reproduits tels qu’ils ont été prononcés.

D’où viennent ces éléments ?
On sait que l’existence de mots nouveaux correspond à une nécessité. Ceux-ci désignent des réalités nouvelles ou des objets nouveaux. Qu’est-ce qui est vraiment nouveau dans la réalité des Haïtiens durant ces dix dernières années si ce n’est l’aggravation excessive des conditions socioéconomiques de la majorité de la population ? Et c’est dans la foulée de cette situation qu’une somme colossale (3.8 milliards de dollars américains) a été dilapidée et, en prime, elle doit être remboursée par cette même masse misérable. Compte tenu du fait qu’il s’agit du fonds PetroCaribe, les revendications s’organisent autour de cette réalité exprimée à travers d’autres termes prenant tous naissance à partir de ce mot.
Comment ont-ils été créés ? Plusieurs procédés permettent de former des mots nouveaux, par exemple :
1. La dérivation
2. Le télescopage
3. L’abrègement
4. La composition
La dérivation permet de créer un mot à partir d’un préfixe et ou d’un suffixe (aménagement). Le télescopage est le procédé permettant de créer des mots-valises. Un mot-valise est généralement composé de deux mots : le début du premier et la fin du second (Franglais : fran + glais). Quant à l’abrègement, il favorise la création de mots nouveaux à partir de mots existants en réduisant ces derniers à une expression plus courte. Il englobe la troncation (télévision : télé), le sigle (OAVCT : Office d’assurance des véhicules contre tiers) et l’acronyme (ONA : Office national d’assurance-vieillesse). Enfin, la composition qui est un procédé permettant la création de mots composés. Pour différencier un mot composé d’un mot dérivé, on tente de séparer les éléments qui constituent le mot. Si ces éléments peuvent être employés seuls dans un certain contexte, alors le mot est composé. S’il est impossible d’utiliser les composantes seules, c’est qu’il y a sûrement dans le mot un préfixe ou un suffixe (Source : ?? http://www.alloprof.qc.ca/BV/pages/f1296.aspx).

On le voit, tous les mots répertoriés et constituant le corpus de ce travail de réflexion entrent dans la catégorie des mots composés. Il importe de signaler que ces éléments nouveaux relèvent de la néologie. Le mot est pris ici dans le sens de « manière nouvelle de parler, invention ou application nouvelle des termes. En effet, en créant des mots nouveaux, la néologie permet à une langue quelconque d’acquérir de nouvelles idées afin de l’enrichir » (www.espacefrançais.com/la-neologie/). De plus, on a affaire à un cas de néologie de forme (néologie lexicale) vu que les mots nouveaux en question dans cet article entrent dans l’un des procédés formels de formation des mots : la composition. La néologie lexicale s’oppose à la néologie sémantique, cas dans lequel un mot qui existait déjà prend un sens nouveau pour exprimer une réalité nouvelle (souris, boîtier, etc.).
Comment interpréter l’ensemble de ces mots ? S’ils ont « PetroCaribe » comme point central et renvoient à une revendication commune : la restitution du fonds du même nom, l’analyse de l’ensemble des mots recueillis peut se révéler risquée. En fait, presque tous les problèmes du peuple haïtien méprisé, maltraité y sont exprimés en filigrane. On s’autorisera, toutefois, le classement suivant.
1) Les voies et moyens utilisés pour l’expression des revendications (petwomach, petwoblokaj, petwodechoukaj, petwokonsè, ekspopetwo) : « Petwoblokaj pou mache pran petwovòlò yo » (un manifestant sur Radio Kiskeya, 10-09-18) ; petwo mobilizasyon / petro mobilisation étant ici le thème central ;
2) Le lieu du déroulement de la mobilisation (petwokatye, petwozòn, petwovil) : « Ayiti-petro : Petro mobilization petro zòn petro vil petro katye jiskonnya nou rive nan petro match paske yèswa a jwè ayisyen bay 13 goal kidonk Ayisyen t ap chèche jwenn revè a ki se 3.1 milya fason toujou pou yo jwenn kote KOB petro karibe a ». (Facebook) ;
3) Les qualificatifs péjoratifs attribués aux personnes ciblées (petworat, petwovòlò /petrovoleurs, petwokòb, petwoasasen) : « Petwovòlò se petwoasasen » (un syndicaliste sur Radio Kiskeya,12-09-18) ;
4) L’absence de droits fondamentaux (petwoeduksayon, petwojustis)
5) Les institutions ciblées pour leur acte d’abus ou de sauvagerie vis-à-vis de la population (petwojustis, petwolapolis) ;
6) L’absence d’humanisme chez les politiciens (petwokonsyans) ;
7) La dérision (petrocaravane) : « La petrocaravane fait son chemin » (Facebook).
IV- Conclusion
On vient très rapidement de passer en revue une vingtaine de mots composés autour de PetroCaribe en à peine un mois de mobilisation. Un exercice spontané à l’aune de l’inspiration de l’énonciateur d’un discours organisé hic et nunc. Si le contrat signé en 2006 entre Haïti et Venezuela peut être considéré comme une catastrophe pour les Haïtiens sur le plan socio-économique, sur le plan linguistique, le PetroCaribe est une machine à produire des mots. Maigre consolation. Mais c’est une preuve de la vitalité de la langue créole. Et c’est l’occasion de rappeler qu’une langue ne se développe pas toute seule, qu’il n’existe pas de « langue magique », sorte de langue à opérer des miracles même mal exploitée. Le peuple haïtien a des défis à relever sur les plans social, économique, politique … ; créateur du créole, il continuera de l’enrichir. Au prix d’épreuves de toutes sortes. Il les franchira. Petrochallenge ? En fait, le génie d’une langue « vient de l’imagination des locuteurs et c’est aussi une preuve qu’une langue se développe, s’épanouit, évolue en fonction du milieu où elle est utilisée. Il en est ainsi aussi des créateurs du créole » (Le créole haïtien dans la tourmente ? Faits probants, analyse et perspectives, Fortenel Thélusma, C3 Ediditions, 2018).
« Tu ne voleras pas
Ton pays
Tu ne déchèpilleras pas
Ta nation
Tu ne petrocariberas plus
Ton peuple
[…]
Message posté le 24-08-18 par un internaute.
Pwezi-petwo (extrait)
Nan men yo 3.8 milya fè fon
Nan yon twou san fon
Y ap vire tout moun anwon
Paske yo kwè yo se sèl bawon.
Yo fin fè nou pote kita nago
Kounye a yo vle ban nou chay petwo
Paske pou nou, tout voum se do
Nenpòt sanponyèt ban n zoklo.
Frantz Georges.

Sources citées : - Wikipedia, le 13-09-18 - France 24, le 11-09-18 - http://www.alloprof.qc.ca/BV/pages/f1296.aspx). - Fortenel Thélusma, Le créole haïtien dans la tourmente ? Faits probants, analyse et perspectives, C3 Editions, 2018. - www.espacefrançais.com/la-neologie/

Fortenel Thélusma
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