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L’art abstrait en Haïti : (Dany Laferrière) Mémoire

jeudi 3 mai 2018 par Charles Sterlin

Plus que les écrivains haïtiens Anthony Phelps, Yanick Lahens…, qui se sont fait une réputation internationale, Dany Laferrière a beaucoup parlé d’art dans son œuvre. C’est qu’il a toujours eu un intérêt pour la peinture de son pays d’origine. I

Culture -
l m’a rappelé, il n’y a pas longtemps, que la première fois que nous nous sommes rencontrés c’était pour parler d’une émission télé sur la peinture haïtienne.
Il me semble qu’il a eu et a encore un attachement particulier pour la peinture haïtienne dite primitive, même s’il s’est intéressé à celle d’artistes modernes, comme Bernard Wah qu’il a connu lors de l’exil de ce dernier aux États-Unis. Cet attachement est sans doute dû à l’aspect narratif des images que proposent les peintres populaires. Après tout, les écrits de Dany Laferrière ne sont-ils pas, eux-mêmes, émaillés d’images et de sensations collectionnées depuis l’enfance ? Il en a souvent partagé avec nous et le fait encore davantage dans son dernier ouvrage : « Autoportrait de Paris avec chat ».
Ce livre est particulier à plusieurs égards. Dans la forme, il est illustré abondamment non pas par un illustrateur professionnel, mais par l’auteur lui-même. Il n’est pourtant pas un plasticien. C’est lui qui le dit d’ailleurs. Mais il a créé ces illustrations, d’une part, parce qu’il pense que le dessin est une autre façon d’écrire et, d’autre part, pour prendre la liberté de faire quelque chose qu’il ne sait pas faire. Dans leur simplicité, ces dessins sont parlants et sont un appui appréciable au texte. Celui-ci est entièrement manuscrit. Ni la machine à écrire ni l’ordinateur ne sont intervenus pour coucher les pensées de l’auteur sur le papier.
Dans le fond, « Autoportrait de Paris avec chat » est peut-être le livre dans lequel Dany Laferrière se livre le plus. Il le dit, c’est son autoportrait. Depuis l’annonce du 12 décembre 2013, depuis ce nouveau départ qu’il a pris, Paris est devenu pour lui bien plus que des studios de radio et les plateaux de télé où il passait beaucoup de temps lors de visites précédentes. Alors il nous parle de Paris devenue en quelque sorte sa ville avec ses poètes, ses écrivains, ses musiciens, ses créateurs dans différentes disciplines : Duras, Vian, Balzac, Nerval, Diderot, Chanel, Hemingway et j’en passe. Et puis, il y a Borges. Il passe là où ils et elles sont passés, il s’assied là où ils et elles se sont assis, ont soupé, ont pris un verre ou deux, ont discuté, ont créé des œuvres qui ont, en quelque sorte, fait d’eux aussi des immortels.

La particularité d’une ville comme Paris est que, quand on en parle, on peut très facilement être conduit ailleurs par quelques références. Une mention de « L’Étudiant noir », publié à Paris en 1935, nous amène dans la Caraïbe pour retrouver Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et en Afrique pour rejoindre Senghor. Un coup d’œil au surréalisme et c’est Breton qui vient en mémoire, ainsi que son ami le peintre cubain Wifredo Lam avec qui il visite Haïti et rencontre Hector Hyppolite. C’est un choc tel que Breton dit que ce peintre illettré aurait pu inventer le surréalisme. Dany Laferrière admire l’œuvre d’Hyppolite. Il a même réinterprété dans son livre un de ses tableaux culte : Femme aux fleurs et aux oiseaux. Il refait le voyage en Haïti de Malraux qui a découvert, dans les derniers jours de sa vie, la peinture des artistes de St-Soleil, cette communauté où les tombes du cimetière sont peintes de couleurs vives.
Mais Paris n’est pas que littérature et peinture, elle est aussi musique, et c’est un départ pour l’Amérique du Nord et son jazz. Il y a aussi la danse qui renvoie à la Russie, ce pays qui a donné au monde les plus grands danseurs, parmi lesquels il y avait Noureev qui a dirigé les Ballets de l’Opéra de Paris et Nijinsky le danseur étoile et chorégraphe des Ballets de Diaghilev.

Dans tout cela, vous vous demandez sans doute pourquoi parler de ce livre de Dany Laferrière dans le cadre d’une rubrique sur l’art abstrait. La raison est simple : ce livre n’est pas étranger à l’art, mais, plus encore, parce qu’à la page 234, en pleine page, il y a un dessin abstrait qui nous dit que Dany Laferrière avait compris qu’une composition faite d’un jeu de lignes et de quelques petites formes colorées pouvaient suffire à représenter Nijinski, ce danseur extraordinaire qui a fait entrer le ballet dans la modernité.

Gérald Alexis
Auteur


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