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Pour Misha Glenny, « la City a tout fait pour attirer l’argent russe »

lundi 26 mars 2018 par Charles Sterlin

Revenant sur l’affaire Skripal, l’auteur britannique de « McMafia », spécialiste de la Russie, regrette la trop grande ouverture du Royaume-Uni aux oligarques.

Misha Glenny est l’auteur du livre McMafia : au cœur de la criminalité internationale (Denoël, 2009), qui a servi de base au scénario d’une série de la BBC, McMafia. Ancien correspondant en Europe de l’Est du Guardian puis de la BBC, il a couvert la fin des régimes socialistes en Europe de l’Est et la guerre en ex-Yougoslavie.
Comment la fin du communisme a-t-elle généré des mafias ?
En travaillant au long cours en Russie, deux choses m’ont frappé. D’abord le contexte de mondialisation : la levée de tout contrôle d’Etat sur les transactions financières à la fin des années 1980 a fait exploser le nombre des transactions effectuées sans surveillance. Avec cet argent, les multinationales et les institutions financières ont pu persuader des pays comme le Brésil et l’Inde de s’ouvrir aux investissements étrangers avec la promesse que l’argent serait ensuite rapatrié. Cela a enclenché le mouvement d’externalisation du travail de l’Ouest vers le monde entier.

En parallèle se sont produits l’effondrement du communisme et le passage brutal d’une économie planifiée à une économie de marché. Or la Russie ne disposait d’aucun instrument pour réglementer ce nouvel environnement. Les tribunaux ne fonctionnaient pas et ignoraient ce que signifiait régler un différend commercial. Aussi chaque homme d’affaires russe a dû recruter sa propre police pour assurer le respect de ses contrats. Les sociologues parlaient de « forces de l’ordre privées » mais il s’agit en réalité de mafias. En Sicile au milieu du XIXe siècle, elles étaient apparues exactement dans le même contexte. La fonction intrinsèque d’une mafia consiste à protéger les marchés lorsque l’Etat n’est pas en situation de le faire.
Un capitalisme de gangsters a émergé en Russie dans les années 1990 sous l’égide de ces groupes armés capables de déployer des menaces violentes. Chaque oligarque a commencé à en entretenir un ou plusieurs. Leurs membres étaient recrutés principalement parmi les anciens combattants d’Afghanistan, les sportifs et les anciens espions du KGB.
Comment Vladimir Poutine a-t-il conforté son pouvoir dans ce contexte ?
Ces oligarques étaient devenus de prospères hommes d’affaires en s’appropriant une grande partie des richesses de l’URSS, en particulier les ressources minérales. Ce fut une forme très brutale d’accumulation primitive du capital. Elle s’est traduite par une ponction sur la richesse nationale et donc par une baisse du niveau et de l’espérance de vie des Russes ordinaires, ce qui a provoqué une énorme rancœur de la population.

Poutine, qui était une personne absolument quelconque avant de devenir premier ministre en 1999, a bien compris à la fois le ressentiment général de la population, surtout après l’effondrement du rouble en 2007-2008, et le ressentiment des agents du FSB (ex-KGB), humiliés par les oligarques. La première chose qu’il a faite, c’est de mettre à l’écart les oligarques qui soutenaient Eltsine – en premier lieu Boris Berezovski – et de faire en sorte que ses propres réseaux au sein de l’ex-KGB contrôlent les oligarques.
Il leur a donné le choix : soit vous collaborez avec moi et vous mettez à ma disposition la moitié de votre fortune, soit je serai contre vous. Certains oligarques ont été jetés en prison, d’autres sont partis en exil, d’autres ont été tués, d’autres encore ont pactisé avec lui. Certains sont arrivés à Londres avec la fortune tirée de leur pacte avec Poutine.
Pourquoi la City de Londres est-elle devenue une terre promise aussi bien pour les proches du régime que pour les oligarques en délicatesse avec lui ?
Les meurtres qui ont commencé dans les années 2000 sont essentiellement liés au conflit entre Berezovski et Poutine. C’est à cette époque que Londres, qui était en compétition avec New York pour devenir la capitale financière du monde, a ouvert largement ses portes aux oligarques. Boris Berezovski comme Alexandre Litvinenko ont obtenu l’asile au Royaume-Uni après se l’être vu refuser par les Etats-Unis. Le fonctionnaire de la CIA qui a notifié à ce dernier le refus de sa demande d’asile lui a dit : « Pourquoi n’essayez-vous pas Londres ? Ils accueillent tout le monde, même Berezovski. »
Le premier ministre travailliste Gordon Brown a tout fait pour que la City soit dotée du minimum de réglementation. On a alors assisté à un afflux de capitaux, certains se cachant derrière l’anonymat de sociétés enregistrées dans les paradis fiscaux d’outre-mer comme les îles Vierges britanniques.
« Theresa May doit protéger la City car il serait suicidaire de menacer cette bulle qui procure 20 % des revenus fiscaux »
Comment le Royaume-Uni a-t-il procédé pour attirer l’argent des oligarques russes vers la City ?
Une règle d’or : ne poser aucune question. C’est une attitude générale qui n’est pas réservée aux Russes. N’importe quelle personne riche peut acheter un « golden visa » pour le Royaume-Uni à condition d’investir 2 millions de livres [2,3 millions d’euros]. Il obtient alors un permis de résident permanent, voire la nationalité britannique au bout de cinq ans. Ce délai est même réduit à deux ans si l’investissement atteint 10 millions de livres. Nous avons aussi un statut de « non dom » [non domiciliés] extraordinairement avantageux fiscalement pour les profits réalisés à l’étranger. Nous avons les sociétés anonymes dont les bénéficiaires réels restent cachés. Dans le seul arrondissement de Westminster, nous avons 10 000 appartements et maisons dont les propriétaires sont inconnus. S’agit-il d’un chef de cartel mexicain ? D’un oligarque russe ? De Donald Trump ? Personne ne le sait.
Quand j’entends ce gouvernement et les partisans du Brexit promettre de « reprendre le contrôle » du pays, je me dis qu’ils avaient le moyen de le faire depuis vingt ans en votant une loi levant cet anonymat, et qu’ils ont refusé de le faire. En 2016, David Cameron [premier ministre entre 2010 et 2016] a promis une loi sur la transparence qui aurait obligé les territoires d’outre-mer britanniques à tenir un registre sur la propriété de toutes les sociétés. Puis il a eu la magistrale idée d’organiser un référendum sur le Brexit et la proposition a été oubliée. Theresa May a promis de légiférer… en 2021, en demandant un rapport sur la question alors qu’il y en avait déjà deux et que tout le monde sait ce qui se passe.
Pourquoi les sanctions de Theresa May contre la Russie après l’affaire Skripal épargnent-elles les riches investisseurs russes de la City ?
Si elle menace de s’en prendre à l’argent des amis de Poutine, les Saoudiens, les Chinois, les Singapouriens et d’autres vont retirer leur argent. Elle doit protéger la City car il serait suicidaire de menacer cette bulle qui procure 20 % des revenus fiscaux, surtout en ces temps d’incertitude liés au Brexit. Pourtant, en ce moment, les oligarques ressentent pour la première fois un certain refroidissement et se sentent moins en sécurité. Certains députés britanniques parlent de voter des sanctions contre les proches de Poutine et de mettre fin à l’anonymat des propriétaires.

En quoi consisterait une réplique efficace ?
Il faudrait se montrer le plus transparent possible sur tout l’argent qui arrive dans notre capitale. On ne peut pas s’en prendre à un groupe de gens spécifique, mais l’on peut dire à tout le monde : « Vous êtes absolument les bienvenus, mais nous devons simplement savoir qui vous êtes. » Nous devrions aussi adopter un « Magnitsky Act » [la loi américaine qui permet de sanctionner les complices d’atteintes aux droits de l’homme] et remettre en cause les « golden visas ».
L’empoisonnement de l’agent double Sergueï Skripal peut-elle accélérer les choses ?
La question de l’argent russe à la City n’a aucune raison de revenir sur la table, sauf deux. L’une – je le dis de façon immodeste –, c’est la série de la BBC McMafia qui rend publique la question ; l’autre est le meurtre de Skripal. Ce qui est intéressant, c’est que cette affaire ne se situe pas dans le champ de la rivalité entre Poutine et Berezovski. Il s’agit d’espionnage. Skripal a fait l’objet d’un échange en 2010. Or en pareil cas, il y a un code d’honneur très strict : un espion qui a fait l’objet d’un échange est intouchable.
Cela signifie que soit il existe au sein du FSB un groupe qui en voulait à Skripal parce qu’il a trahi un grand nombre d’agents, peut-être entre 400 et 500. Soit que Poutine a autorisé le meurtre, ce qui est possible mais difficile à croire, parce que Poutine, ancien du KGB, connaît le protocole. Il est aussi possible que Skripal ait repris du service soit pour les Britanniques, soit en free-lance. Il a alors pu se retrouver dans la ligne de mire de beaucoup de gens.
La nature du poison utilisé, le « Novitchok », désigne-t-elle nécessairement la Russie ?
Le Novitchok a été développé dans les années 1980 en Union soviétique par les militaires pour contourner la loi sur les armes chimiques car il est composé de deux composants qui individuellement sont inoffensifs, mais deviennent létaux si on les réunit. Ce poison peut être produit par n’importe quelle économie avancée, mais pour l’utiliser, il faut un ingénieur chimiste. Donc l’idée qu’il s’agit d’un groupe criminel est problématique, car il faudrait qu’il soit en contact avec quelqu’un qui connaît ce mode d’emploi très délicat. Il faut impérativement réunir les deux éléments une heure avant utilisation. Cela signifie, dans le cas de Skripal, que les composants ont été réunis au Royaume-Uni en présence d’un expert.


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