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Michaëlle Jean : « Défendre la francophonie, c’est défendre le multilinguisme »

mardi 20 mars 2018 par Charles Sterlin

INTERVIEW - À quelques heures de l’annonce du grand plan d’Emmanuel Macron en faveur de la langue française, la secrétaire générale de la francophonie explique pourquoi, selon elle, il faut défendre la diversité des « peuples » et des « civilisations » qui partagent notre langue.

La francophonie n’est ni une utopie ni l’avatar du colonialisme. Dans une lettre ouverte publiée par Le Figaro, Michaëlle Jean, secrétaire générale de la francophonie veut en finir avec une vision passéiste et colonialiste de la francophonie. Persuadée que cette langue a un attrait international, elle invite les Français à en débattre, à l’occasion de l’annonce du grand plan d’Emmanuel Macron pour le plurilinguisme, mardi à l’Académie française.

Michaëlle Jean - Pour comprendre la francophonie, il faut voir comment elle est née. Remontons donc le temps. Le système colonial s’effondre, de nouveaux pays indépendants émergent. Ils doivent se construire et se définir. Né donc un désir de rupture avec le colonialisme, qui est tout le contraire de l’humanisme intégral. On sait qu’une telle entreprise ne se réalise pas seule. Les nouveaux chefs d’État de ces pays, de ces nouvelles républiques, réfléchissent ainsi sur la question suivante : “Comment faire corps et comment se rassembler autour de projets ?“
Vous avez Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Hamani Diori du Niger, Habib Bourguiba de Tunisie, Norodom Sihanouk du Cambodge qui, ensemble, trouvent échos jusqu’au Québec, avec Jean-Marc Léger. Ces hommes se retrouvent autour d’un point : la langue française. Ils se demandent alors ce qu’ils peuvent faire avec cette langue de communication, cette passerelle qui unit les peuples sur plusieurs continents. Ils projettent alors un marché en commun, des institutions à construire, soit, les fondations de la République.
« Il n’y a pas de hiérarchie dans les langues »
Cette conception n’a donc rien de « ringard » comme l’expliquait Leïla Slimani...
Ce qui est ringard, c’est de penser que la francophonie l’est. Ce qui est ringard c’est d’ignorer la profondeur de cet idéal. La langue française est notre trait d’union pour agir. Et la francophonie institutionnelle est là pour défendre cela.
Alain Mabanckou a critiqué en janvier dernier cet aspect institutionnel de la francophonie. Qu’en pensez-vous ?
La francophonie institutionnelle défend les intérêts de créateurs, comme Alain Mabanckou. Elle traite des droits d’édition, de circulation des œuvres, de la croissance des peuples. D’autres parlent de mobilité, de démocratie, de défense des droits des libertés, mais c’est exactement ce que nous faisons ! La francophonie est là aussi pour défendre et ouvrir des espaces.
La francophonie, 84 états et gouvernements, c’est la France aussi. La France est un état particulier, le berceau de la langue, mais la francophonie est une parmi les 84 autres. Une francophonie forte a besoin d’une France plus investie dans la francophonie, se voyant elle-même comme francophone. Et c’est pour cette raison que l’organisation internationale et multilatérale est un levier important.
Vous pensez donc comme Emmanuel Macron que le français n’appartient plus tant aux Français qu’à l’espace francophone ?
Il a raison. Une langue est toujours en mouvement. Elle s’inscrit toujours dans une histoire, dans la rencontre des peuples. Pour moi qui suis d’origine Haïtienne, la langue française n’a pas été une chose simple. On nous l’a enfoncée dans la gorge, selon une logique de domination. Toutefois, en avançant, on réalise notre processus d’affranchissement et on parvient à la faire nôtre. C’est avec cette langue que nous allons poursuivre notre processus d’émancipation et avec nos autres langues, que nous allons lui redonner ses lettres de noblesse. La langue française devient ainsi partenaire des autres langues.
« On ne peut pas penser la démocratie internationale avec le mono-linguisme, la langue unique »
La francophonie ne promeut donc pas seulement le français mais la diversité des français ?
La francophonie s’inscrit dans l’apport de tous les peuples avec leur trait de civilisation, de leurs histoires, de leur volonté de faire corps, d’agir et de se doter d’une espace de coopération et de solidarité. Leïla Slimani et Françoise Nyssen, représentent par exemple toutes deux cette diversité. La ministre de la Culture est franco-belge et la représentante personnelle de la francophonie est franco-marocaine. C’est très intéressant. La francophonie, ce n’est pas défendre la langue française pour la langue française, mais défendre le multilinguisme, c’est-à-dire la reconnaissance des peuples ainsi que leur mode d’expression comme élément de leur identité.
Peut-on ainsi défendre les français et continuer à accepter le tout-anglais dans les médias, la publicité, etc.?
C’est un grand défi à l’heure actuelle. Vous avez cette tendance engagée du tout en anglais et pour nous, c’est un grave déficit. On ne peut pas penser la démocratie nationale dans le parti unique. On ne peut pas penser la démocratie internationale avec le mono-linguisme, la langue unique.
Il n’y a pas de langue secondaire, des langues pour tout dire et des langues, pour ne rien dire. Pourquoi faudrait-il seulement employer l’anglais dans certains domaines telles la recherche, les sciences, la gestion ou l’administration ? C’est ahurissant ! Je suis navrée de voir que dans les médias et les publicités, la langue de Shakespeare est jugée plus efficace et plus cool que le français. C’est envoyer un mauvais message.
Je parle cinq langues et je sais que chacune d’entre elles est une fenêtre ouverte sur le monde. La langue est source de savoir et de connaissance. Il n’y a pas de hiérarchie dans les langues.
« La langue française n’est pas une langue de salon »
Pensez-vous que le XXIe siècle aura pour langue le français ?
Dès lors qu’on se projette ainsi, et que l’on est dans cette vision de prospective, il faut se retrousser les manches. Pourquoi ? Parce que l’on parle d’un continent qui vit une forte croissance démographique. Qui dit cela dit aussi plus de besoins et de ressources à mobiliser. Ce qu’il faut, c’est nous assurer qu’il y ait un accès pour toutes et tous à une éducation de qualité.
Il y a des espaces, notamment en Afrique, où 60% de la population a moins de 30 ans. Quand vous vous retrouvez face à ces pays de jeunesse, et que vous voyez qu’à l’horizon, il y a surtout pour tous ces jeunes du désenchantement, le sentiment d’un avenir bouché, cela donne des frissons dans le dos. On voit à quel point cela devient le terrain idéal pour toutes les forces de destruction...
Qu’attendez-vous de l’annonce du grand plan d’Emmanuel Macron ?
Une prise de conscience de la France. Je ne veux plus qu’il y ait ce préjugé ringard sur la francophonie. Je veux que chaque Français assume cette idée : « Je suis de cet ensemble, je suis francophone et ça, c’est une vraie richesse ! » Je ne veux plus qu’on ait du désamour pour la langue francaise ; qu’on se dise que le français est une langue de salon. Elle est au contraire celle de l’action.
Je veux que la France comprenne qu’il y a des pays demandeurs, qu’il y a un vrai désir de la parler. Le français reste la seule langue avec l’anglais à être parlée sur les cinq continents. Elle est la deuxième langue la plus enseignée dans le monde et la troisième, employée pour les affaires. La langue française est une langue du présent et de l’avenir.


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