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Entre le salaud et le héros Bloc-notes

jeudi 15 mars 2018 par Charles Sterlin

À animer des ateliers à Port-au-Prince et dans d’autres villes du pays, à participer à de multiples événements culturels, en me faisant tout simplement un devoir d’observer et d’écouter, le triste constat de l’alternative que ce pays laisse aux jeunes d’origine modeste est de se transformer qui en salaud qui en héros.

National -

Petite-bourgeoisie opprimée, classes moyennes défavorisées, peu importe la dénomination choisie, chez ceux pour qui la reproduction sociale n’est pas assurée et qui possèdent un minimum de savoir académique et de culture savante, comment vivre, grandir à soi-même, penser sa place, son action individuelle, son devenir dans la société ?
Quelle misère humaine quand, pour le pain du jour et l’espérance des lendemains, on est, en pleine vingtaine, appelé déjà à se trahir, à devenir un autre qu’on n’aime pas ! Parce que les portes s’ouvrent dans la corruption, dans la cooptation. Parce qu’on n’a pas les moyens des choix éthiques qu’on voudrait faire, des chemins de vie qu’on voudrait suivre.
À l’occasion d’un débat autour du livre courageux d’Hérold Jean-François, il m’est venu la réflexion qu’il existe dans ce pays deux logiques de socialisation : une logique du privilège et une logique de la survie. La soumission des jeunes des classes moyennes défavorisées à cette logique de la survie a des effets désastreux sur leurs existences individuelles faites du mal-être de la concession à l’état des choses, garantie de la progression et de la survie, ou du mal-être de la résistance et de la solitude et de la déprime qu’elle entraîne parfois. La lecture n’est pas nulle qu’exprime cette phrase : « A letranje moun fou pou raz, ann Ayiti moun fou pou razè. »

Des tentatives de suicide dont on ne parle pas, des dépressions qui ne sont pas soignées, une vie quotidienne dans la quasi-pauvreté, des déprimes prolongées qui deviennent permanentes du fait de la déception, des recherches d’emploi qui n’aboutissent jamais, des humiliations et sollicitations (harcèlement sexuel, moqueries et reproches de ceux qui ont « réussi », tentatives de corruption…) alors qu’on voudrait simplement pouvoir vivre, entrer dans la vie active, en faisant honnêtement ce que l’on aime, accumuler du savoir et développer des compétences dans le domaine de son choix.
On voit les salauds tant ils deviennent évidents de richesse ou de signes de richesse ne correspondant pas forcément à la réalité. Ils parlent, gesticulent, s’exhibent, se pavanent. On ne voit pas cette masse de jeunes qui pourraient servir leur pays, devenir des éléments d’une élite culturelle au service des autres.
Sans-doute un prêche dans le vide, mais une attention particulière devrait être portée à ce problème, se traduisant par des programmes d’aide, des systèmes de recrutement moins arbitraires…
Qu’est-ce qu’un pays qui condamne ses jeunes à être soit des salauds, soit des héros ?

Antoine Lyonel Trouillot
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