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La tristesse d’un Président

lundi 9 octobre 2017 par Sterlin Charles

Sur une année, entre mars 2016 et mars 2017, en trois textes très personnels, émouvants et vibrants, Patricia Camilien a dressé trois moments de ses relations avec l’ancien président René Préval. Reprenant le titre du troisième texte, nous les publions dans cette édition, tels qu’ils ont paru sur son blob : https://laloidemabouche.ht

National -
Et Préval fut ! La couverture du numéro (mars 2016) de Challenges est intéressante. Reprenant, à son compte, le titre du fameux ouvrage du grand stratège et conseiller de quatre des cinq derniers présidents américains, Zbigniev Brzezinski, elle s’offre un impressionnant montage du visage, un tantinet inquiétant, de l’ancien président René Préval, derrière un échiquier.

C’est une constante, Préval est derrière tout. Il prévoit tout. Il arrange tout. C’est un démiurge à qui nous devons tous les soubresauts de notre crise multiphases où l’impéritie le dispute à l’incompétence et où l’inexpérience s’allie à l’ignorance pour faire ressortir, chaque jour un peu plus clairement, notre incapacité à planifier et réussir ne serait-ce que le plus petit projet. Sauf Préval.

Lui est spécial. Depuis le début du processus électoral en cours, il n’a pas chômé. Il a commencé par s’offrir le CEP pour que celui-ci fasse passer son candidat Jacky Lumarque puis a payé ce même CEP pour exclure le recteur Lumarque afin que l’universitaire devienne populaire en attendant sa formidable réintégration qui ne viendra pas parce que René Préval voulait, en fait, que ce soit son ancien futur gendre, écarté en 2010 au profit de Michel Martelly, qui devienne Président d’Haïti. La feinte a réussi. Jude Célestin est retenu pour le second tour mais René Préval ne voulait pas vraiment de lui. Il va donc pousser pour une transition et faire en sorte que le sénateur des Nippes issu de sa précédente plateforme politique, Inite, et membre de son actuelle plateforme politique, Verite, soit élu Président du Sénat puis nouveau Président provisoire. Ne s’arrêtant pas là, l’ancien président Préval vient tout juste de nous donner un premier ministre, prévalo-martello-prévalien en la personne d’Enex Jean-Charles. Le tout, dans le cadre de sa grande stratégie consistant à … Quoi au juste ? Personne ne sait. On sait seulement que Préval est derrière tout ça. La preuve, tout le monde dit.

Essayons, cependant, un petit exercice de réflexion tout à fait hypothétique. Et si Préval n’était pas derrière tout ça ? Et si tous ces événements sans aucune liaison apparente, ni d’ailleurs aucune liaison logique, n’étaient pas liés ? C’est difficile à croire mais la chose est possible. Se pourrait-il que cette accumulation de ratés, qui n’a d’ailleurs pas attendu la présidence de René Préval pour commencer, soit juste cela, une accumulation de ratés ? Et si notre crise multiphases était le résultat de notre inaptitude à nous constituer en peuple uni, en État souverain et en nation soudée ? Et si elle était le fruit de notre incapacité à prendre nos responsabilités, l’inefficacité de nos politiques et l’insuffisance de notre analyse de la situation réelle de notre pays ?

Nous avons récemment connu trois tragédies qui illustrent le fait de la façon la plus terrible qui soit : un camion qui fonce sur une bande de raras en plein défilé sur une route nationale (!), un incendie dans une station d’essence où était installée une marchande de fritures (!), un pont qui s’écroule parce que l’on en a volé les boulons (!). Personne n’a besoin de s’acharner sur nous. Nous y arrivons très bien nous-mêmes. Idem pour nos politiciens. Nous ne les avons pas importés. Ils sont bien de chez nous

– même ceux sur qui pèsent des accusations de double citoyenneté. Qu’ils aient des comportements destructeurs ne devrait étonner personne ; les récentes performances de la chambre basse ont magnifiquement édifié ceux qui avaient encore besoin de l’être.

Un René Préval démiurge n’est pas nécessaire pour expliquer l’incroyable et pénible nullité de la politique haïtienne. Installés dans le pré-politique, nous agissons avant de réfléchir, réfléchissons pour ne pas agir puis réagissons aux événements en les subissant de la façon la moins pénible possible. Si la figure de Préval semble revenir si souvent, c’est parce que nos politiciens à une centaine de partis n’ont aucune chapelle idéologique et en changent au gré du vent. Aussi finissent-ils tous par être du même bord, le leur.

L’itinérance politique est une constante chez nous. Nos politiciens sont des brasseurs qui passent de l’extrême droite à l’extrême gauche, et vice versa, au hasard des opportunités, parce qu’il faut vivre. René Préval est un peu une anomalie. Lui semble constant. Voilà un Président qui a fait ses deux mandats non consécutifs et est resté chez lui, chez nous, sans être inquiété. Il doit savoir quelque chose que nous ne savons pas. Il doit avoir un pwen ; un superpouvoir.

Un Préval qui tire les ficelles, c’est rassurant. Mais c’est aussi comme ça qu’on crée les dieux. Et les dieux qu’on crée puissants ont la mauvaise manie de se jouer des humains qui les ont créés. Un Préval humain, c’est dans notre intérêt à tous. N’en faisons pas un dieu, ce serait tenter le diable.

Patricia Camilien,

26 mars 2016
Adieu René !

Lundi matin, je reçois un appel d’un grand lecteur de ce blogue qui voulait prendre de mes nouvelles. Patricia, me dit-il, tu es au carnaval ?- Certainement pas, Président.- Ah, c’est comme pour les élections, alors ? Écoute, le livre que je t’ai promis est arrivé, tu peux passer le chercher ? J’habite à X. – Entendu. Est-ce que demain matin, 10 heures, vous irait ? – 10 heures ? OK mais il faudra prévoir de rester un peu, j’aimerais discuter du livre avec toi. Oui, même si tu ne l’auras pas encore lu.

Nous nous étions croisés avant mais c’est un billet particulier qui nous a rapprochés. Il m’avait alors appelée pour me remercier de l’avoir défendu. Comme je m’en défendais, cet ancien président, deux fois élu et souvent controversé, m’a fait remarquer, avec raison, que, pour la moitié des gens, ne pas l’acculer, c’est le défendre.

La figure de René Préval laisse rarement indifférente. Dans le paysage politique haïtien, il fait tache. Il a nagé pour s’en sortir et nous a invités, avec une nonchalance impardonnable et qu’on ne pardonne pas, à faire de même. Certains ont cru y voir de l’indifférence, j’y ai vu un instinct de survie très poussé. Aurait-il lu ce billet, il m’aurait expliqué, avec bonheur, combien j’avais tort.

Quand un billet l’interpellait – et certain jour où il rencontra certain rédacteur en chef dans un avion – le Président Préval en discutait avec moi. Il avait des perspectives intéressantes sur certaines questions. Parfois, il me reprochait gentiment de tout intellectualiser, de chercher à tout réduire à une objectivité toute scientifique qu’il n’est pourtant pas possible d’atteindre. Il avait raison – la critique n’est pas nouvelle et revient comme un leitmotiv dans mes échanges avec ma famille, mes amis, mes lecteurs – mais on ne se refait pas. Parfois, pas très souvent, je le lui concédais. Plus souvent, j’insistais sur le besoin d’injecter une bonne dose de rationalité céans. Cela le faisait rire. D’un petit rire qu’il avait agréable et qui était irrésistible. Aussi, ce lundi 27 février, l’invitation ne m’a-t-elle pas surprise. Je me doutais bien, connaissant mon interlocuteur, que ce livre était une entrée en matière, que nous aurions à parler d’autres choses. Assurément de politique ; comme j’en parle sur ce blogue, pas comme on en parle sur nos ondes.

Nous avons surtout parlé de lui. De sa vie. De ses aventures au Petit Séminaire Collège Saint Martial et de ce prêtre qui voulait lui faire payer l’outrecuidance qu’il a eu de remettre en question la suprématie absolue de tout ce qui est français en France. De ses classes redoublées parce qu’il « les aimai[t] tellement, [qu’il a] préféré y rester ». De sa première grève sous François Duvalier. De ses études en Belgique qu’il n’a pas terminées parce qu’il n’en voyait pas l’intérêt. De son retour en Haïti. Du Bureau des mines. De l’aéroport. De sa rencontre avec « Michèle », de leur petite boulangerie, des surplus qu’ils apportaient à un prêtre de l’Église de Saint Jean Bosco qui distribuait du pain aux enfants des rues.

– Président, fis-je, comme j’aurais pu dire grand-père, il faut absolument écrire vos mémoires.
– Non, pas de mémoires pour moi. Je n’en ai pas le temps. Tu sais, tu n’es pas la seule à t’inquiéter de ma santé. Ma fille, qui a d’ailleurs le même nom que toi, fait ces temps-ci des rêves où je meurs. Tu ne fais pas de rêves prémonitoires, toi ? Non ? Tant mieux. Du reste, je voulais te parler d’autres choses. Il s’approche d’une petite table, y prend un cylindre en bambou et me demande :
- As-tu de la musique sur ton téléphone ?
– Non, mais je peux en chercher sur YouTube. Une préférence ?
– Non. N’importe quelle musique ira. Sur l’application, la Traviata de Verdi est là. Je ne sais plus pourquoi mais cela tombe bien. Je passe mon téléphone au Président qui le place dans l’objet. La voix de Maria Callas en ressort, claire et puissante.
– Ça s’appelle un bamjam, m’explique-t-il, alors que les notes continuent de s’égrener et que j’en reste interdite. Ce n’est pas tout. Attends, je vais te chercher le livre. Il revient sur ses pas et m’invite à passer dans une autre pièce remplie de cartons. Les livres sont là : « Haïti déforestée, paysages remodelés » d’Alex Bellande. Il ouvre une boîte, en prend une copie et me la tend en m’invitant à m’arrêter sur le dernier chapitre. C’est la thèse de l’ouvrage : le reboisement d’Haïti doit se faire non pas contre mais avec les paysans. En guise d’illustration, l’ancien président me montre les meubles en bambou qui ornent la pièce – toute la maison, en fait. Il me parle de son expérience à Marmelade, la terre de sa grand-mère. Il termine sa présentation-plaidoyer sur son dernier produit dont il m’offre quelques échantillons : deux bouteilles de jus d’orange, deux bouteilles de jus de chadèque, « pasteurisé à 105 degrés pour qu’il n’y ait pas besoin de réfrigération ».
– La vérité, Patricia, est que je vais bientôt mourir. À mon âge, je ne peux plus continuer avec tout cela. Il faut désormais penser à la relève. C’est à vous autres de vous occuper de ces choses. Moi, je m’en vais.
– Mais non. Vous serez là pendant encore longtemps. Je suis toutefois très intéressée par le projet. Je vais planifier une visite avec des étudiants et quelques collègues. Nous pourrons aider avec l’opérationnalisation et la commercialisation.
– D’accord, je te dirai quand je serai prêt pour la visite… Je devrai me dépêcher. J’ai l’âge d’être ton grand-père, tu sais ? Je t’avais bien présenté mes condoléances ? J’ai pensé à toi quand j’ai appris la nouvelle … Pour Marmelade, tu t’en charges ?
– Oui. Promis. Il m’invita à dîner mais il était déjà une heure passée et j’étais en retard pour un dîner familial à quelques minutes de là. Il m’accompagna jusqu’à la voiture, s’entretint quelques minutes avec le chauffeur, me rappela ma promesse et me souhaita de passer une excellente fin d’après-midi. Rentrée à la maison, j’ai posté ce message sur Twitter :
#Evidence. Le reboisement d’Haïti passe par le renforcement de la
#ProductionLocale. Les jours suivants, j’ai repris la présentation-plaidoyer pour chaque personne que j’ai rencontrée. Ce matin, j’en parlais à deux collègues quand l’oncle chez qui j’étais allée dîner mardi m’appela pour « vérifier la nouvelle ». Quelques minutes plus tard, j’en recevais la confirmation d’un de ses proches. Il n’y a pas longtemps, j’ai reçu par WhatsApp, comme il est désormais de coutume, la photo de son cadavre sur un lit d’hôpital. J’aurais voulu encore prier les gens de ne pas partager cette photo. J’aurais voulu, mais, à quoi bon ? Je n’en ai plus la force. Je choisis, comme il est désormais de coutume, de me rappeler du « René » qui répondit à mon SMS le remerciant pour cette ode à un patriotisme – nous étions également allergiques au nationalisme
– d’un nouveau genre : C’est moi qui te remercie Patricia.
– René Sans doute parce que mon dernier SMS, envoyé hier soir et qui s’intéressait aux coûts de production, à la documentation sur les produits et autres questions d’une objectivité désolante, restera à jamais sans réponse. Adieu René ! Adieu et merci ! Patricia Camilien, 3 mars 2017 -


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